vendredi 15 février 2013

Les Enfants des Rédempteurs

Une nouvelle que j'avais écrite pour le magasine de Yaoi Juice sortie en octobre. Je vous en fait part à présent après leur trois mois d'exclusivité.



Les Enfants des Rédempteurs


– J’ai rêvé d’un champ de coquelicots… immense… à perte de vue…
          Une main douce vient caresser le front encore fiévreux.
— Dors Noé le jour est encore loin.
          Noé replonge dans le sommeil alors que la main continue de lui caresser le front.
//o/\o\\
          La porte s’ouvre dans son grincement habituel. Marie s’avance lourdement, la peau de son ventre distendu par sa troisième grossesse. Elle s’assoit difficilement sur la chaise à côté de lui et pose sa main fraiche sur la joue du jeune homme.
– Noé ?
– Hum…
          La jeune femme rit et lui pince le nez.
– Réveille-toi. Si tu es assez en forme, le Conseil voudrait se réunir. L’équipe est rentrée cette nuit.
          Noé ouvre de suite les yeux et se redresse d’un coup.
– Ils sont rentrés, tous ?
          Le sourire de Marie se fane.
– Non. Ton rêve était vrai. Aaron et Sem ne sont pas revenus.
          Le malade tourne la tête vers la femme et lui caresse la joue, le sourire triste.
– Oh Marie… je suis désolé pour ton frère.
          Marie lui prend la main et lui sourit courageusement.
– Je sais Noé, je m’y étais préparée. Comment te sens-tu ? Assez en forme pour rejoindre le Conseil ?
– Oui, ça va aller. Aide-moi juste à me lever. Ma jambe et mon bras me font mal.
          Avec l’aide de Marie, Noé arrive à se redresser et à attraper sa béquille. Tout le côté droit de son corps est paralysé et ses membres non musclés semblent atrophiés par rapport à l’autre côté.
//o/\o\\
          La salle du Conseil est en réalité la nef d’une ancienne église. La seule bâtisse encore faite en pierre qui résiste aux vents violents et aux tempêtes de sable récurrentes. Le seul endroit de l’agglomération où la température reste agréablement fraiche même en plein cœur des journées étouffantes. La première impression, outre la fraicheur, est l’odeur. Elle prend le nez et la bouche, paralysant un instant les autres sens. Une odeur forte, rance, écœurante. Un mélange de sueur, crasse, excréments, urine mêlée à des senteurs de feu de bois, de sable, de renfermée et de graisse organique et mécanique. Puis le temps d’assimiler l’odeur, la vue perturbée par l’obscurité quasi totale, revient doucement et l’on découvre des bancs positionnés en cercle où la croix de pierre blanche incrustée dans le sol gris représente le centre. Quelques braséros à l’état de braise éclairent la scène d’une horrible lueur rouge. La fumée qui s’en dégage est acre dans la gorge et pique les yeux.
          Noé entre lentement de sa démarche chancelante et trainante. Il prend le temps qu’il faut pour s’habituer à l’environnement étouffant et s’avance vers le Conseil : une dizaine d’hommes murs dont le plus jeune doit avoir la cinquantaine bien tassée et le plus ancien est tellement ridé qu’il est impossible de lui donner un âge. Une fois au centre du cercle et de la croix il se redresse aussi droit qu’il le peut et attend le rituel d’introduction. L’un des hommes quitte son siège de pierre et se tient devant lui.
– Qui es-tu pour venir te présenter devant le Conseil ?
– Noé fils d’Abraham et petit fils de Jésus. Je suis Enfant de Dieu comme vous.
– Que veux-tu Noé, fils d’Abraham et petit fils de Jésus.
– Je réponds à la convocation du Conseil des Rédempteurs pour siéger à leur côté et apporter la parole de Dieu.
– Sois le Bienvenue Noé.
– Merci Père.
          Le vieil homme sourit et prend le bras de l’infirme pour le guider vers l’un des sièges. Une fois tout le monde installé, un autre homme prend la parole.
– L’équipe d’exploration est rentrée cette nuit entre deux cycles de tempêtes. Leurs nouvelles sont plutôt mitigées. Nous nous réunissons pour statuer sur le déplacement ou non de notre colonie vers le Nord.
– Retourner dans le Nord ? Il n’en est pas question ! Nous avons fait le nécessaire là-bas et la famille d’Élie s’en occupe.
– C’est la seule solution viable pour la communauté David.
– Il y en a une autre ! C’est de continuer vers l’Ouest.
– L’ouest ? Mais tu te rends compte qu’il y a la limite de la zone rouge ?
– Zone rouge, zone rouge, tu n’as que ce mot à la bouche, Ismaël ! Justement, notre mission est…
– Silence au Conseil !
          La voix du plus vieil homme résonne tel un roulement de tonnerre. Les hommes se taisent. Le vieil homme se frotte la barbe, qu’il a longue, et regarde Noé.
– Dis-nous mon fils, la parole de Dieu.
          Noé qui était silencieux et regardait la croix lève lentement la tête. Les braséros lui taillent un visage encore plus aigu qu’il ne l’est en réalité : les pommettes sont hautes et les joues creuses. Les lèvres fines et le menton pointu finissent la face dans l’alignement d’un nez droit. Les yeux sont plus pâles qu’ils le devraient.
– Je suis aveugle aux paroles de Dieu, mes Pères. Notre Seigneur semble laisser à notre charge la décision d’avancer ou de reculer.
          David reprend la parole.
– Le fait qu’il ait vu mourir Sem et Aaron dans ses rêves est un Signe. Dieu nous incite à repartir vers le Nord. Les signes sont là et nous ne voulons pas les voir.
          Le chef du conseil hoche la tête sans réellement réfuter ou acquiescer.
– Que dit l’Expédition ?
– Qu’il faut…
          Noé sourit au vieil homme.
– Pourquoi ne l’entendrions-nous pas de la bouche même de l’un des membres ? Cela éviterait les mauvaises interprétations.
– Tu parles sagement Noé. Ton ami Abel en faisait partie il me semble. Appelons-le.
//o/\o\\
          Après les salutations d’usage, Abel reste au centre de la salle. Il ne regarde que le vieil homme à la longue barbe.
– À ta demande, je me présente devant le Conseil. Que me veux-tu Père Jésus ?
– Nous aimerions entendre le compte rendu de l’expédition, fils de Sanson.
          Noé regarde son ami de toujours alors qu’il entame son récit de deux mois d’expédition. Il est maigre, plus qu’à son départ pourtant sous la peau roulent des muscles nerveux. Sa peau quant à elle, est tannée voir brulée par les rayons agressifs du soleil que la couche d’ozone retient à peine. Une barbe hirsute mange son menton carré et ses yeux noirs ressemblent à des charbons ardents. Noé se concentre à nouveau sur le récit.
– … Sem a voulu allumer un feu dans la grotte histoire de manger chaud. On aurait dû comprendre la réticence des saures à ne pas vouloir nous y rejoindre malgré le vent annonciateur de tempêtes. Quand il a allumé le briquet, une poche de gaz a explosé. Sem est mort sur le coup et Aaron a été salement amoché. Judas voulait qu’on fasse demi-tour, mais ça n’aurait pas servi à grand-chose. Les blessures d’Aaron étaient trop graves et même lui en était conscient. On l’a veillé trois jours et il est mort le quatrième. On n’a pu sortir que le cinquième à cause d’un cyclone. On a laissé leur corps au désert et on est reparti.
          Noé décroche. Il savait déjà tout cela. C’était la même chose à chaque expédition. La Terre était malade… très malade. Le sol contaminé par les produits industriels, les acides, les radiations, épuisé par les cultures intensives, la déforestation et autre chamboulement dû à l’homme était en train de mourir. Les abeilles avaient disparu, entrainement la raréfaction de la pollinisation et par cela l’étouffement de la végétation. L’homme avait voulu compenser, mais tous les produits injectés dans les sols n’avaient fait qu’affaiblir davantage la terre. Les manipulations génétiques pour faire pousser des légumes et des fleurs n’avaient été qu’une solution temporaire alors que les glaciers des pôles disparaissaient et que la météo se détraquait.
Quand la Terre fut au bord de l’asphyxie, les hommes étaient tout simplement partis. Une nuée de vaisseaux vidant ce qui restait de la terre de ses habitants. Seuls étaient restés les déchets, les malchanceux et eux : Les Rédempteurs. Une secte dérivée du christianisme dont le Prophète pensait que les hommes ne devaient pas quitter la terre que Dieu leur avait confié et qu’ils devaient tout faire pour la faire revivre.
Chaque famille fut disséminée aux quatre coins de la planète pour aider cette dernière à se remettre : Prière, foi, sanctification, épuration, bénédiction et autres actes pétris de religion. La vie dans ce quasi désert qu’est devenue la Terre, s’apparentait et s’apparente toujours à de la survie. Des cent mille personnes restées sur Terre, il n’en reste plus qu’un millier. Juste assez pour éviter la disparition de la race humaine. Les règles des Pères sont considérées comme des commandements divins. Les lois sont strictes autant pour les femmes que pour les hommes. Surtout celle s’apparentant aux naissances. Une femme a l’obligation de donner naissance à quatre enfants, au cours de sa vie avec au moins pères différents. La règle sur les malades mentaux et les infirmes est claire : il ne faut pas que les tares génétiques se développent. Ceux qui sont autonomes sont autorisés à rester dans la communauté, les autres sont emmenés dans le désert. Les tempêtes de sable sont tellement violentes qu’ils meurent dans les vingt-quatre heures.
Lui, Noé a de la chance malgré son handicap, il est choyé dans la communauté parce que ses rêves se réalisent le plus souvent. Selon le Conseil, la Parole de Dieu lui est transmise via ses songes.
          Il se concentre sur la dernière partie du récit d’Abel sur leur arrivée à la limite de la zone rouge.
– Nous sommes arrivés au Pic Sans Tête en soirée et dormis dans le refuge. Au matin, j’ai effectué moi-même les relevés sur les compteurs de Gray. Il y a des fluctuations marquées. Les saures n’hésitent plus à franchir la limite et veulent s’aventurer derrière la barrière.
          Jésus hoche la tête.
– Bien… très bien… Tu penses que la zone rouge n’est plus dangereuse ?
          Abel secoue la tête.
– Je n’ai pas dit cela. Elle est moins dangereuse c’est certain. Il faut explorer la zone et…
          Un éclair blanc traverse la tête de Noé et cela lui coupe le souffle un instant. Un flash d’une clarté irréelle impose une image. La même que dans son rêve : Un immense champ de coquelicot. Mais cette fois-ci, l’image s’élargit et il voit des cadavres. L’image disparait aussi vite qu’elle est venue et il s’affale sur son siège pris de haut le cœur. Tous se tournent vers lui et Abraham le soutient.
– Noé, qu’est ce qui se passe, fils ?
          Le jeune homme tente de sourire et s’éponge le front couvert de sueur froide. Il regarde son ami rapidement avant de regarder son père.
– U-une vilaine crampe. Je suis désolé Père.
– Ce n’est rien… c’est compréhensible. Tu es resté assis deux longues heures. Je pense que tu peux te retirer avec ton ami. Nous allons discuter encore quelque temps. Demande aux femmes de nous apporter à boire et à manger.
– Bien Père.
          Noé se redresse comme il peut et attrape sa béquille. Jésus lui sourit de façon paternaliste et il quitte la salle de sa démarche chancelante, suivie d’Abel.
//o/\o\\
          Une fois sorti de la salle du Conseil, Noé inspire profondément. L’air lui semble merveilleusement agréable. Il prend un instant pour se remettre de l’obscurité et avance dans le boyau qui relit les habitations sous terraines à l’église à l’extérieur. À l’entrée du sas, l’odeur de la nourriture lui agresse le nez et la nausée envahit son ventre et sa gorge.
– J’ai… besoin d’air…
          Sa voix n’est qu’un coassement et il change de direction. Abel le rejoint en quelques enjambées.
– Noé, tu ne te sens pas bien ?
– Juste… une nausée passagère.
          L’handicapé tente un sourire raté.
– Les odeurs me gênent. Je crois que je…
          Noé se plie en deux malgré la béquille et rend de la bile. Il tousse et s’essuie la bouche avec sa manche. Abel le soutient et lui masse le dos.
– On va sortir prendre l’air pour de vrai. L’odeur ici est…
          Noé halète les yeux fermés et se repose contre le torse de l’autre. Lentement, il reprend ses esprits. Abel continue à faire des ronds dans son dos.
– Je parie que tu n’as pas mangé.
– Manger ? Je ne veux pas « manger ».
– Tu es maigre comme un clou Noé. Tu n’as pas pris soin de toi je parie.
– Ta femme s’est occupée de moi comme si je faisais partie de sa couvée.
          La voix de Noé est un peu amère et il détourne le regard quand celui d’Abel se plante dans le sien, étonné. Puis Abel sourit et raffermit sa prise sur la taille de Noé.
– Marie est une brave fille. Allez viens, sortons.
          Ils bifurquent vers le boyau qui monte vers l’extérieur. Plus ils approchent de la surface, plus le bruit du vent gémissant augmente. L’odeur des cuisines laisse place à celle de silex et de la silice. L’air est chargé de sable qui racle la gorge et irrite le nez. Arrivé devant la porte épaisse, Abel regarde par le hublot.
– Un Haboob… regarde ça !
          Noé regarde par le hublot à son tour. Dehors un mur de sable avance vers eux à une vitesse fabuleuse. Dans le mur de sable, ce dernier tourne, s’enroule, se heurte et s’entrechoque. Noé reste sans voix devant la force primaire de la tempête. Derrière lui, Abel pose sa main sur sa nuque et serre ses doigts sur la peau souple de Noé. La main est brulante. Hypnotisé par le phénomène météo il ne bouge plus, son cœur accélère dans sa poitrine à lui faire mal. Bientôt, la tempête est sur eux et percute la porte blindée et sécurisée avec fracas. Cela fait sursauter Noé qui se libère un peu trop vivement de la main de son ami. Il chancelle sur sa béquille. Il regarde Abel un peu perdu et se recule quand l’autre veut l’aider.
– Qu’est-ce qui te prends Noé ?
– Rien… Marie doit t’attendre. Elle est enceinte et doit vouloir ta présence.
          Abel retient un soupir et secoue la tête.
– Non, elle n’a pas besoin de moi.
– Tu es son mari ! Bien sûr qu’elle a besoin de toi !
– Elle a les autres femmes pour s’occuper d’elle et Isaac aussi. Maintenant qu’elle m’a donné deux enfants, elle est libre de son engagement.
– Trois.
– Il n’est pas encore né.
– Peut être, mais il est de toi. Elle t’aime et…
          Abel se redresse et le fusille du regard.
– L’amour n’entre pas en règle de compte ici.
– Pourtant, tu tiens assez à elle pour lui avoir fait trois enfants.
          Abel a un geste dédaigneux de la main.
– Là n’est pas la question !
          Noé le dévisage.
– Si bien sûr qu’elle est là.
          Un sourire mauvais étire les lèvres craquelées d’Abel, pourtant caché par la barbe hirsute.
– Veux-tu réellement qu’on parle de sexualité, Noé ? De désir, d’envie, de pénétrations, de jouissance, d’orgasme, de fellation, de coït…
          Noé est devenu de plus en plus rouge et lâche sa béquille pour se boucher les oreilles.
– Tais-toi ! Tais-toi !
          Abel fait un pas en avant.
– Pourquoi rougis-tu, Noé ? Tu es un homme. Ton corps a ses propres besoins, n'est-ce pas ?
          Noé secoue toujours la tête.
– Arrête Abel, c’est bon, j’ai compris.
          Abel s’arrête tout près de Noé et se penche pour récupérer la béquille, le frôlant à chaque mouvement. Noé tremble légèrement. L’autre lui ébouriffe la tête.
– Ne te mets pas dans tous tes états pour ça. Le sexe est naturel.
          Noé récupère sa béquille et fait semblant de l’ajuster pour ne pas regarder Abel.
– Pour quelqu’un comme toi, oui c’est évident. Tu es un homme jeune et robuste. Tu as toutes les qualités pour siéger au Conseil, les gens t’écoutent et t’apprécies.
          Abel hausse les épaules.
– Eh bien oui, je présume.
          Il regarde son vis-à-vis un moment.
– Noé. On est ami depuis qu’on est né toi et moi. Quel est le problème ?
          Abel lui prend le bras et l’entraine doucement vers les enclos des saures à quelques mètres. Noé soupire et le suit.
– Rien d’important.
          Abel laisse le silence s’installer jusqu'à leur arrivée prêt des box. Les saures, ces gros lézards de la taille d’un bœuf et aveugles, se reposent les uns contre les autres. Abel s’accoude à la barrière et met un pied sur le barreau inférieur pour les regarder dormir. Noé s’assoit sur un container de granulés. La chaleur dégagée par les animaux et leur bruit sont apaisants. L’odeur fraiche également. Le vent cogne à l’extérieur et stridule dans quelques interstices mal colmatés. Noé regarde ses mains et retient un soupir. Sans se retourner, Abel murmure.
– Ce n’était pas une crampe, pas vrai ?
          Noé sursaute.
– De… de quoi tu parles ?
          Abel sourit, les yeux sur les animaux.
– Ne joue pas à ça avec moi Noé. Ce n’était pas une crampe au Conseil. Je le sais. Dis-moi ce que tu as vu.
          Noé fait craquer ses doigts pour ne pas regarder vers son ami.
– Ça n’a pas de sens de toute façon.
– Parle toujours.
– J’ai vu un champ de coquelicot. Un immense champ de coquelicot.
          Abel hoche la tête.
– Ce n’est pas un champ de coquelicots t’as mis dans cet état.
– Non… j’ai vu des corps aussi. Des cadavres mutilés en décomposition.
          Abel se retourne vers la voix qui s’affaiblie et s’agenouille devant lui. Il pose une main sur son avant-bras, ses doigts serrent le poignet de son ami.
– Pourquoi n’en as-tu pas parlé ?
– Parce que ça n’a aucun sens ! Je ne connais ni le lieu, ni les gens qui sont morts. Pourquoi affoler la communauté avec ce rêve ? Surtout qu’il n’est peut-être qu’un rêve justement.
          Abel sourit et se redresse. Il pose sa main sur les cheveux de l’autre.
– Noé, tu ne fais pas « juste » que des rêves.
          Après un rire aigre, Noé regarde enfin Abel.
– Crois-moi, parfois j’aimerai bien !
          Abel le dévisage en retirant sa main.
– Sois réaliste, c’est grâce à ce don que tu es encore parmi nous.
          Noé se redresse d’un coup, chancelant et en colère.
– Crois-tu que je l’ignore ? Je bénis chaque jour d’encore pouvoir respirer et vivre ! Je sais parfaitement ce qu’il se passera le jour où Dieu décidera de ne plus m’accorder sa vision. J’irai dans le désert ! C’est bien ce que tu me reproches Abel ? D’être encore en vie !
          La colère déforme le visage d’Abel et il se plante devant lui.
– Je t’interdis de dire ça ! Comment pourrais-je souhaiter ta mort !
– C’est bien ce que sous-entendais à l’instant !
– Non ! J’aurais fait mon possible pour t’éviter le désert.
– Les règles des Pères sont lois !
– Je me fous des règles ! Je m’en fous, tu entends ?
          Abel le saisit par les épaules et le secoue pour appuyer ses paroles. Puis sa main se dirige fébrilement sur le visage et il repousse les cheveux qui le gène.
– Comment pourrais-je souhaiter ta mort Noé ? Comment ? 
          Le sourire d’Abel est triste et désabusé à la fois. Il lui lisse la joue inerte du pouce très lentement sans quitter le visage des yeux. Noé ferme ses paupières et sa main valide se referme sur le poignet d’Abel.
– Non… il ne faut pas… Il…
– Chut…
          Le pouce d’Abel caresse les lèvres qui frémissent. Lentement, il se penche vers le visage de Noé comme pour ne pas l’effaroucher. Leurs lèvres finissent par entrer en contact. Un effleurement timide et tendre, puis un autre. Noé prend sa respiration pour parler, mais la bouche d’Abel l’en empêche et lorsque sa langue mutine lui coupe littéralement la parole, Noé ne peut que gémir. Il s’accroche au poignet d’Abel alors que l’autre bras de ce dernier s’enroule autour de sa taille pour le maintenir contre lui. La main valide de Noé se crispe et il se tend. La douceur d’Abel a laissé place à une fougue d’une autre nature. Sans trop savoir comment, Noé est plaqué contre la barrière de l’enclos. Un grognement sort de la gorge d’Abel qui s’est hâté de presser leur corps l’un contre l’autre. Toujours nerveuses, les mains changent de position : celle du dos tente de passer sous la chemise et celle qui tenait le visage se referme sur la nuque pour éviter la désertion de Noé. Abel glisse sa jambe entre celle de l’handicapé pour se coller encore plus contre lui. Le baiser se fait plus frénétique. Quand Noé sent que son ami perd le contrôle, il le repousse de sa main valide.
– Ab…Abel ! Arrête, ça suffit !
– Noé tu… tu ne peux pas !
          Noé brandit sa béquille entre eux et cherche à retrouver son souffle tout comme Abel. Le vent résonne comme une mélodie lancinante alors qu’ils se regardent l’un l’autre. La jambe valide de Noé finit par céder et il se retrouve assis par terre. Il avale sa salive pour se contenir avant de se cacher le visage dans la main.
– On ne peut pas Abel. Tu le sais aussi bien que moi. C’est impossible.
          L’explorateur regarde Noé un long moment. Il observe la forme prostrée sur le sol, l’analysant comme il vérifierait ses sangles de saure. Un œil critique, acéré, froid, indifférent, mais attentif. Ce qu’il voit à cet instant lui broie le cœur. Noé n’est que l’ombre de lui-même. La vigueur semble l’avoir déserté. La vie elle-même donne l’impression d’avoir baissé les bras. Le constat est catastrophique.
– Mais qu’est ce qu’ils t’ont fait ?
          Noé lève la tête, de l’incompréhension dans le regard. Abel sourit et secoue la tête.
– Depuis combien de temps cela dure Noé ?
– Je… de quoi tu parles ?
– Tu t’es vu dans une glace récemment ?
– Quoi ?
          Abel s’approche de lui et lui tire le bras pour l’obliger à se remettre debout. L’autre chavire sur ses jambes, mais Abel le traine derrière lui.
– Tu me fais mal Abel ! Lâche-moi ! Qu'est-ce qui te prend !
– Tu pues, tu es sale, tu es maigre, tu n’as plus aucune volonté, tu es devenu… je ne sais même pas ce que tu es devenu !
          Noé se débat, mais la poigne de son ami est trop ferme.
– Lâche-moi ! C’est comme ça que tu fais avec Marie quand elle se refuse ?
– Ne remets pas le sujet sur le tapis, Noé. Tu es mal placé pour pouvoir parler de ça !
          Abel l’entraine dans les boyaux vers la salle des cuves. Une salle naturellement creusée dans la roche où sont enterrées trois énormes citernes. Leurs pas résonnent contre la voute qui culmine à plus de trois mètres du sol. Abel ouvre le premier sas et jette un coup d’œil. L’eau stagnante pue le rance, Abel fronce le nez.
– les réserves sont basses.
          Sans lâcher Noé qui a arrêté de se débattre et le suit docilement, il ouvre la seconde cuve. L’eau y est claire et des gouttes tombent dans le liquide assombri par les murs.
– Bien ! Déshabille-toi Noé. Depuis combien de temps ne t’es-tu pas lavé ?
          L’infirme le regarde et baisse les yeux sans répondre. Abel lâche un grognement peu amène tout en se déshabillant sans douceur.
– Alors qu’est ce que tu attends ? Je te préviens Noé, nu ou non, tu vas te laver. Mais bon sang que s’est-il passé en deux mois ? Tu es une loque !
          Noé lève vers lui des yeux blessés et pince les lèvres. Abel est rapidement nu et le dévisage sans ambigüité.
– Alors quoi ? Tu penses que je vais être gentil avec toi parce que tu es infirme ? Tu me fais pitié Noé.
          Abel a un rictus désagréable caché cependant par sa barbe.
– Laisse-moi deviner. Pendant deux mois, tu as joué au malade pour qu’on s’occupe de toi ? Gémissant de douleur au moindre mouvement ? Et les autres, trop gentils pour te bousculer, t’ont laissé faire ?
          Il secoue la tête de colère alors que Noé secoue la sienne de dénégation. Abel s’avance vers Noé et se plante devant, ses yeux noirs contre le bleu des iris du devin.
– Pourquoi Noé ? Parle bon sang !
          Noé reste silencieux dans une position de total déni. Abel le regarde et serre la mâchoire.
– C’est toi qui l’as voulu, Noé.
          Sans plus de cérémonie, il déshabille l’infirme. Les gestes n’ont aucune douceur, plus clinique qu’autre chose. Une fois nu, Abel le tire vers le sas de la cuve et l’y pousse. Noé chavire et tombe dans l’eau glacée. Il ne dit pas un mot, ne lâche pas un cri. Abel le rejoint et se mouille à son tour. Il attrape au fond de la cuve une poignée de sable blanc et doux, et se met à frotter sans ménagement le corps de Noé. La peau de l’infirme rougit rapidement. Tout y passe, des pieds à la tête, Noé est récuré, frotté, lavé, rincé. Il n’a pas ouvert une seule fois la bouche, se laissant faire comme un pantin. Dès que sa tâche est achevée, Abel se lave à son tour sans regarder son ami. La tension est lourde entre eux. Noé sort de la cuve de bain pour se sécher avec les tissus mis à disposition. Il quitte clopin-clopant les abords de la cuve, alors qu’Abel commence à se raser, sans un regard en arrière à son ami.
//o/\o\\
Cette nuit-là, Marie donne naissance, avant thermes, à de faux jumeaux dont l’ainé nait coiffé.
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          Noé hurle et s’arrache au sommeil. Droit comme un « I » dans sa couche, il cherche sa respiration un long moment. Son cœur tambourine douloureusement contre sa poitrine. Il essuie la sueur glacée qui lui dévale le visage et le dos avec son drap. Voilà plus d’une dizaine de jours que la vision ne le laisse pas en paix, ni pendant le jour, ni pendant la nuit. Autant en journée il peut cacher cela aux autres, autant la nuit ses hurlements manquent de le trahir. Mais grâce à Dieu, les pleures des jumeaux de Marie, baptisés Adam et Ève, couvrent ses cris. Il se frotte le visage de sa main valide, alors que les images de sa vision restent imprimées derrière ses yeux, de même que les sensations… si réelles ! Il frissonne. Noé presse son avant-bras contre ses yeux jusqu’à voir une nuée de points rouge et blanc papillonnée sur ses rétines. Il se laisse retomber sur sa couche et fixe le plafond brut. Tout son côté droit fourmille de sensations fantômes. Il soupire et avale sa salive. Plus de dix jours qu’Abel et lui ne se parlent plus et s’évitent. Noé sourit de dérision dans le noir. Plus un regard, plus un sourire ni un geste. Mais tout le monde n’y voit que du feu. Depuis l’annonce par le Conseil des Pères que la colonie va se scinder, l’effervescence est de mise.
          En effet, le Conseil a décidé que les plus jeunes et les valides partiraient, à la prochaine accalmie, vers les terres de l’Est, retrouver la famille du Père Michel. Seuls resteront les vieux, les femmes ménopausées ou stériles et les infirmes. Le Conseil avait tergiversé un long moment avant de statuer sur le sort de Noé. Mais, finalement, ils ont opté pour le garder avec eux, jugeant que son infirmité ralentirait de trop la caravane. Abel a été désigné comme nouveau responsable du groupe. Depuis, les préparatifs du départ lui prennent, selon lui, tout son temps. L’excuse est belle et plausible, pourtant Noé, lui, sait que la vérité est toute autre. Et ce savoir occasionne une telle douleur dans sa poitrine qu’il accueille les visions les bras ouverts, car leurs violences balaient les autres douleurs.
          Sur son lit, Noé ne voit pas les craquelures du plafond. Il repense à sa vie : normale jusqu’à ses quinze ans, puis l’accident qui lui couta la moitié de son corps. Le temps passé, coincé entre la vie et la mort sous la roche du tunnel qui s’était effondré sur lui. La réalisation de l’attirance vers les gens du même sexe et plus particulièrement vers son ami de toujours. Sa convalescence sauvée par les rêves prémonitoires. Sa confession à son grand-père, Jésus, la plus haute autorité du Conseil. Son horreur et son dégoût de lui-même après les sermons et autres prêches de ce dernier. Sa volonté de rédemption et ses pénitences physiques qui, au final, s’étaient révélées vaines. Noé avait enfoui cela profondément en lui. Mais Abel avait fini par le découvrir. Son bonheur mêlé à la terreur de comprendre que son ami aussi ressentait ces sentiments interdits. La crainte d’être découvert ainsi que l’euphorie de succomber. Pourtant, la vie les avait rattrapés bien assez tôt. Abel dut choisir une épouse et l’engrosser pour obéir à leurs Pères. Noé se mord la lèvre presque à sang en se rappellent sa jalousie morbide et cette noirceur d’âme de savoir Abel avec cette femme, lui qui n’avait jusque-là, eut droit qu’à quelques fugaces étreintes empressées, mais incomplètes. Cette haine farouche envers l’amante d’Abel et son attachement pourtant plein d’affection envers la jeune femme qui fut, et est toujours comme sa sœur. La première naissance qui lui arracha le cœur quand il vit la joie et la fierté d’Abel serrer sa première fille dans ses bras. Les promesses d’Abel de n’être qu’à lui quand Marie lui aurait donné un fils, qui lui broyaient le cœur d’espoir. Les douleurs quand ces dernières étaient bafouées et foulées aux pieds.
          Noé s’essuie les yeux où coulent quelques larmes devant le constat vide et vain de sa vie. Prenant enfin la décision, il quitte sa couche et fait son paquetage. Il partira au petit jour. Rester à la colonie avec les vieux et les malades était au dessus de ses forces. Partir avec Abel était hors de question. Il ne lui restait plus qu’une solution.
          Aussi furtivement que son corps à demi paralysé le lui permet, il traverse les couloirs déserts. Il sait par les femmes que Marie ne veut pas d’Abel près d’elle, préférant privilégier ses enfants. Après quelques détours, il arrive devant l’alcôve d’Abel. Il entre sans bruit, dépose sa béquille contre le mur et s’approche du lit de son ami. Son souffle régulier indique qu’Abel est totalement endormi. Noé sourit et ôte ses vêtements. Une fois nu, il monte sur le lit et glisse sous les couvertures. Malgré l’angoisse de ses agissements, il se couche contre son ami.
D’abord hésitante, sa main valide glisse sur la peau du bras, de l’épaule et du dos. Le cœur de Noé bat la chamade, Abel est tout aussi nu que lui. Il entend la respiration d’Abel de changer en soupir, puis reprendre un rythme plus léger. L’a-t-il réveillé ? Noé avale sa salive et prend ce qu’il lui reste de courage pour avancer son visage et lui embrasser l’épaule. La peau est chaude et ferme sous ses lèvres. Sa main remonte sur le ventre, joue un instant avec les poils du torse et finit sa course contre le cœur qui bat puissamment. Il ferme les yeux en souriant, pressant son front entre les omoplates de son ami. Abel se roule sur le dos et passe une main dans les cheveux de Noé.
– Si c’est un rêve, je ne veux pas me réveiller.
          Noé lui sourit et se penche pour l’embrasser. Les bras d’Abel se referment autour du corps de Noé et, alors que la langue envahit l’espace entre les lèvres de l’infirme, l’attirent sur lui. Couché sur le torse d’Abel, la bouche de Noé est soudée à l’autre. Quelques grognements empressés s’échappent alors que le baiser se fait plus profond. Les mains d’Abel palpent, massent, malaxent le corps entier de Noé. Leur hanche se frotte tandis que leur excitation augmente. Noé est maladroit. Sa main gauche voudrait compenser l’inertie de la droite en vain. Abel lui saisit le visage à deux mains, repoussant les cheveux fous de son ami.
– Noé… Noé… Ô Dieu ! J’en ai tellement envie ! Permets-moi de l’aimer juste maintenant, Seigneur. Caché aux regards de tous, sous Ton regard plein de bonté. Noé je t’aime.
Noé pose sa main valide sur celle de son ami et tourne la tête pour lui embrasser la paume, les yeux trop brillants. Ils se fixent un moment avant que leurs bouches ne se joignent à nouveau. Abel roule sur Noé et le contemple un long moment comme pour immortaliser la scène. Il fond ensuite au creux du cou de Noé, qui se cambre quand la bouche du nouveau chef le mord plus qu’elle ne l’embrasse, sous son oreille gauche. Il gémit et l’accueille entre ses jambes.
Après un coup de langue pour effacer le feu de la morsure, Abel dévale dans une cascade de baisers, le cou de son ami. Il goute la pomme d’Adam, faisant déglutir Noé de plaisir et continue sa course sur le torse du jeune homme. La main valide de Noé s’enfonce dans la chevelure brune, ses doigts se crispant dans les mèches. Abel respire l’odeur de Noé au creux du sternum, savourant les fragrances de l’homme. Noé halète de plus en plus alors que l’autre frôle son ventre de son menton piquant d’un début de barbe. Justement, Abel le frotte contre le pubis… et le sexe dressé. Il regarde Noé dans l’obscurité. Le visage aigu du jeune homme est transfiguré par le plaisir. Ses mains remontent sur les cuisses de l’infirme, les lui écartant lentement. Abel remonte sur ses bras pour regarder Noé bien en face.
– Je ne sais pas pourquoi tu as changé d’avis Noé, mais à présent tu ne peux plus faire demi-tour.
          Pour toute réponse, Noé pèse de sa main sur la nuque de son amant, l’attirant pour un autre baiser brûlant. Abel grogne et se couche sur lui. Un premier coup de hanche, instinctif, les fait vibrer. Leur sexe, déjà gonflé de désir, s’excite un peu plus sous la pression de leur corps. Abel se relève une nouvelle fois sur les avant-bras, cette fois-ci pour accentuer encore leur contact. Noé relève sa jambe valide, l’écartant de façon indécente. Le souffle d’Abel se coupe sous la vision.
– Noé comment veux-tu que je… ?
          Sa voix est rauque, changée sous l’excitation.
– Je te veux, Noé…
          Noé attrape une des mains d’Abel et fait pénétrer l’index dans sa bouche. Il le suce lentement, enroule sa langue tout autour et l’enfonce profondément dans sa gorge. Abel reste sans bouger, comme hypnotisé par son vis-à-vis. Noé retire le doigt humide. De sa langue, il taquine la peau entre les doigts, puis aspire le majeur entre ses lèvres. Il les retire de sa bouche quand ils sont bien humidifiés et les embrasse avec un sourire oscillant entre timidité et provocation. Abel avale sa salive.
– Tu me rends fou.
          Noé guide la main entre ses cuisses et ferme les yeux alors qu’il force Abel à le caresser une première fois. Il l’incite à la découverte et, par petite touche et tâtonnements, Abel déflore de ses doigts, la zone encore vierge. Quand le premier s’enfonce dans les chairs tendues, l’infirme serre les dents de douleur. Abel l’embrasse pour détourner son attention, excité comme jamais.
          Petit à petit, Noé se détend et la douleur passe. Bientôt la gêne physique laisse place au besoin. La respiration de l’infirme accélère alors que ses hanches ondulent de plus en plus sous les attouchements plus appuyés d’Abel. Ce dernier tremble de tout son corps.
– Je n’en peux plus, Noé !
          Pour toute réponse, la main valide de Noé tâtonne un instant et attrape le sexe perlant de plaisir d’Abel pour l’attirer contre lui, puis en lui. D’un coup de rein impatient, Abel franchit enfin les chairs qui cèdent sous la puissance du mouvement. Noé se mord la lèvre pour éviter qu’un cri de douleur vienne troubler l’instant et leur intimité. Commence alors la danse des corps : gémissements et souffles rauques ; halètement et bruits de plaisir… La main gauche de Noé se crispe plusieurs fois et griffe l’épaule de son amant à sang. Abel s’enfonce, possède, soumet le corps de son bien-aimé à leur désir commun. Les mots d’amour d’Abel flottent autour d’eux, s’enroulent et couvrent de douceur leur étreinte. Noé se donne totalement à Abel et Abel prouve enfin ses sentiments à Noé. Le plaisir foudroie les amants une première fois, mais bientôt, l’envie est de retour, les emportant pour une autre étreinte.
          Une fois leur corps satisfait, Abel attire Noé contre lui et caresse lentement sa peau. Il lui embrasse la tempe sans parler, le sourire aux lèvres. Il fouille les cheveux emmêlés de Noé en soupirant.
– Tu sens l’amour.
          Il le serre contre lui en riant doucement.
– C’est l’odeur la plus agréable que je connaisse. Non, c’est ton odeur qui est la plus agréable. Oh Noé…
– Chut…
          Noé lui caresse le visage des doigts. Petit à petit, Abel s’endort contre lui. Noé le veille quelques heures puis, quand le vent tombe et que le soleil se lève, quitte son côté et se rhabille. Il dépose ensuite une lettre avant de quitter la chambre, puis la communauté.
//o/\o\\
          Cher Abel,
          J’écris ces mots pour prendre mon courage et te rejoindre cette nuit. Cette nuit où j’ai décidé de m’offrir enfin à toi. Cette nuit avant ton départ… et avant le mien.
          Comme tu l’auras compris, je suis parti. Pas pour me livrer au désert, non, mais rester ici sans toi est au-dessus de mes forces. Et toi tu as déjà ta vie tracée. Tu es un chef. Tu es fait pour diriger la communauté. Je l’ai toujours su, je te l’ai toujours envié. Partir pour l’est est la meilleure solution pour notre survie… Notre… alors que je vous quitte.
          Je pars. Il est trop tard pour me rattraper. Ne t’inquiète pas. Je sais ce que je fais. Mon corps est peut-être diminué, mais pas mon esprit. Le désert ne me fait pas peur. Je prends le vieux saure, il me conduira à la limite de la zone rouge.
          J’y ai réfléchi, tu sais, à mon rêve de coquelicots. Le rouge sans fin des coquelicots… la zone rouge qui est au centre de notre vie et de nos croyances. C’est vers elle que je dois me rendre. Tu l’as dit toi-même, elle n’est plus aussi dangereuse. Les réponses se trouvent là-bas.
          C’est ce que Dieu veut que je fasse. Ce sont ses paroles à travers mes rêves. Je t’imagine très bien en train de jurer à la lecture de ces mots. Moi qui déteste ce don, je finis bel et bien par lui obéir. Mais je suis faible… Je ne peux pas partir sans garder un souvenir de toi ni te laisser partir comme ça. Je souhaite te marquer. Je souhaite égoïstement que tu te souviennes de moi. Je désire griffer ton cœur, bruler tes doigts, mordre ton corps… de manière indélébile.
          Je t’aime Abel. Je t’aime d’amour. Prends soin de toi et des nôtres.
          Noé

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